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Sexualités

COLLOQUE INTERNATIONAL PARIS

20 novembre 2021 - 21 novembre 2021

Colloque en présentiel à Paris et en distanciel par ZOOM
Traduction simultanée envisagée : anglais, italien, espagnol, portugais

Centenaire de la lettre du 10 décembre 1921 de Freud à Jones sur l’homosexualité

Introduction

Sans cesse l’on parle de sexualité comme si un savoir en était disponible. Mais, n’est-il pas temps de rappeler sa dimension énigmatique et scandaleuse, toute sexualité étant singulière et subversive ? Ce dont témoigne le passage à la visibilité des lesbiennes, gays et trans depuis 40 ans. À l’opposé de la binarité à laquelle notre société nous contraint en nous assignant des conditions sexuelles supposées naturelles quand elles opèrent l’exclusion de l’Éros féminin (hétéro et lesbien) et de l’Éros gay et qu’elles engagent, nous dit Freud, au plus grand ravalement de la vie amoureuse.
Car, les règles sexuelles varient d’une société l’autre et ce qui serait naturel se révèle une construction dont témoigne la valorisation de l’Éros féminin dans les sociétés matriarcales, occidentales d’avant le XVIIe siècle, africaines et amérindiennes d’avant la colonisation ou de l’Éros gay dans les sociétés antiques grecque, chinoise ou japonaise.
Ce sont donc les usages de notre société qu’il y a à penser pour que puisse être appréhendé ce qui constitue le cœur des sexualité(s) : l’expression d’Éros, « invincible Éros que nul ne peut éviter et qui détourne chacun des convenances»(Sophocle), raison du scandale des Trois essais sur la théorie sexuelle où Freud montre que tout érotisme est affaire d’expérience singulière, tant sur ce qui convient à chacun que sur l’objet qui en suscite l’avènement.
Questions à reprendre aujourd’hui, à quoi invitent les Gender Studies, en interrogeant la clinique actuelle et les diverses cultures ou époques historiques.

Programme

Laurie Laufer

Professeure à l’Université de Paris, Psychanalyste, directrice du CRPMS.

De quoi LGBTQI++ est-il le nom ?

En quoi le terme hyperonyme « homosexuel » inventé en 1864 a recouvert et effacé toutes une série de termes signifiant des pratiques sexuelles entre hommes et entre femmes. La lecture d’archives, de textes de la théorie Queer et des études de genre peuvent montrer en quoi l’acronyme LGBTQI++ est l’émergence d’une nouvelle dissémination. Cette dissémination défait les catégories universalisantes, politise les corps et les plaisirs. Comment la psychanalyse réagit-elle face à l’apparition de ces lettres ? Certains appellent à une « mutation » de la psychanalyse face à ce qui défait les catégories et invente un langage. LGBTQI++ serait-il l’acronyme de la mutation de la psychanalyse ?

Isée Bernateau

Professeure à l’Université de Paris, psychanalyste, membre du CRPMS.

Le clitoris en psychanalyse : splendeurs et misères

A partir des théorisations freudiennes sur le clitoris, et de leur réception « chirurgicale » par Marie Bonaparte, il s’agit de réfléchir sur la place que la psychanalyse fait au clitoris dans sa conceptualisation de la sexualité féminine.

Marie-Jo Bonnet

Docteure en histoire, professeure à Columbia University

Le clitoris ou « le mépris de l’homme » (Thomas Bartholin, XVIIe siècle). Retour sur une double castration.

Contrairement à ce que pensent de nombreuses féministes, le clitoris est loin d’avoir été « absent des traités de médecine » (Catherine Malabou). Il est connu depuis le XVIIe siècle au moins pour être « le siège du plaisir en la femelle », comme l’écrit Thomas Bartholin dans ses Tables anatomiques. Mais c’est précisément cette caractéristique qui va poser problème au discours savant. Car si elle en fait un équivalent du pénis, « en beaucoup plus petit », précisons-le, elle en fait aussi un rival bien encombrant. En effet, certaines femmes abusent du clitoris et s’accouplent ensemble. Le clitoris devient alors l’organe de la masturbation et du « tribadisme », au point que des médecins n’hésitent pas à en « retrancher une partie » pour limiter ces excès. Même Freud se croit obligé de neutraliser son importance en l’inscrivant dans une histoire du développement psychologique de la petite fille qui serait liée à la fixation préoedipienne à la mère avant de passer à l’attachement au père et donc à l’homme.
Nous verrons comment cette dualité inscrite dans le corps des femmes n’a pu être pensée, ni articulée ensemble. Il en résulte un clivage plaisir – reproduction qui a confronté les femmes à un double bind patriarcal (« imite moins comme modèle mais ne m’imite pas comme rival ») sur fond de double castration, physique et symbolique dont le « primat du Phallus » demeure le représentant victorieux.

Cristina Figueiredo

Maître de Conférence, Université de Paris, anthropologue

Se désirer avec les mots et s’aimer avec les corps : une théorie sexuelle touarègue en disparition.

Penser une société de religion musulmane où la notion de virginité est inexistante, au point qu’une périphrase est nécessaire à sa désignation, paraît aujourd’hui impossible. Pourtant les Touaregs ont prôné une sexualité libre avant le mariage en lien avec leur perception du libre corps des femmes, scandalisant des voyageurs arabes comme Ibn Khaldoun au XIVème siècle. À l’heure où ce peuple nomade est soumis à tout type de définition et aussi aux répressions de toutes parts, il est heureux de pouvoir rappeler que pour les Touaregs la beauté du monde passe par l’art de la séduction verbale et le plaisir sexuel des hommes et des femmes sans distinction. Leurs représentations culturelles et sociales sur le sexe et le genre n’autorise aucune hiérarchie ou discrimination. Mais de nouveaux idéaux importés récemment, qui prônent la domination masculine et la répression sexuelle des hommes et des femmes, modifie les comportements et les mœurs. Cet exposé montrera que le rapport au sexe, au genre et à la sexualité dépend de différentes formes d’éducation.

Sandra Boehringer

maîtresse de conférences en histoire grecque à l’Université de Strasbourg et membre du laboratoire Archimède (UMR 7044)

Sappho, Platon, Freud et nous : erôs dans ses états

Loin du « dispositif de sexualité » des sociétés occidentales où, comme l’analyse Michel Foucault, « l’individu est appelé à se reconnaître comme sujet moral de la conduite sexuelle », les sociétés grecque et romaine considèrent l’élan érotique comme une force extérieure et puissante qui soumet mortel-le-s et divinités à sa loi.
À l’aube du XXe siècle, et comme dans un geste anachronique, Freud se détourne des théories et des classifications scientifiques de son temps pour puiser dans l’« érôs du divin Platon » un paradigme majeur dans sa théorie de la pulsion. Pourtant, une analyse des caractéristiques retenues par Freud de cet erôs grec permet d’entendre une voix plus lointaine et plus mélodieuse, celle de « l’admirable Sappho » (Platon, Phèdre, 235c).

Vincent Estellon

Professeur à l’Université de Paris, psychanalyste, membre du CRPMS.

Chemical sex

Au carrefour entre une expérience d’endurance, de performance sexuelle groupale et de consommation de nouveaux produits de synthèse (NPS), comment entendre ce qui se joue dans le phénomène de chem sex ? Comment se bordent les angoisses de perdre le sexe ? Lorsque le besoin sexuel se manifeste sur le mode d’une rage de sexe, peut-on encore parler de désir ? Faudrait-il atteindre un point de rupture avec soi-même pour approcher un point de trouvaille? Peut-on trouver la paix dans sa propre perte dans une volonté de se perdre pour se sentir vivant? Les chem-sexeurs qui parlent de leur expériences vécues nous apprennent d’autres vérités sur les liens énigmatiques qu’entretiennent via la transe sexuelle, la vie et la mort, l’interdit, le désir et la transgression, fantasmes et limites des expériences du corps.

Clara Duchet

Maître de Conférences, Université de Paris - Psychologue clinicienne - Psychanalyste

Sexualités publiques, sexualités intimes #Balance ton fantasme

A l’heure où le discours social sur les sexualités semble s’être affranchi d’un certain nombre de tabous, peut-on penser que les sujets se sentent aujourd’hui plus libres dans leurs pratiques ? « Plus on en cause, plus on en montre », plus il pourrait être aisé de vivre pleinement sa sexualité. Comment entendre ces analysants qui semblent paradoxalement témoigner du contraire ? Des révélations publiques d’abus aux revendications de « nouvelles » identités sexuelles, des patients parlent sur le divan de la contrainte sociale sur eux exercée. Si le langage semble s’être amplement libéré sur la question, l’expression intime des désirs et des fantasmes singuliers semble bien souvent hésitante ou contrainte, voire empêchée. Comme si l’intime devait nécessairement être revu à la lumière d’une assignation collective à se libérer, à agir, à se définir ou à se dire par le sexe ?

Matthieu Dupas

Northwestern University, Chicago

Perspectives politiques, culturelles et historiques sur l’accusation de sodomie dans l’affaire Théophile de Viau (1622-1626)

L’accusation de sodomie a joué un rôle important dans l’affaire Théophile de Viau, qui mit un point d’arrêt à la diffusion de la pensée libertine dans la production littéraire au début du règne de Louis XIII. Elle témoigne d’une sexualisation de la figure du libertin qui précède, mais aussi prépare, la mise en place du « dispositif de sexualité » (M. Foucault) un siècle et demi plus tard, et qui pose la question de la construction des identités de genre et des subjectivités érotiques sous la Monarchie absolue. Le système politique qui s’impose au sortir des guerres de Religion met les élites sociales à son service, en les sommant d’investir la sphère privée aux dépens de la sphère publique, chasse gardée de l’Etat. En résulte une première forme de « gouvernementalité » organisée autour de la gestion de la vie plutôt que l’imposition de la mort, dont les belles-lettres sont et seront un relais essentiel jusqu’à la Révolution de 1789. L’affaire Théophile a beau marquer une étape essentielle dans cette dynamique politique et culturelle, la catégorie de sodomie telle qu’elle y est mobilisée n’en est pas moins irréductible à la catégorie plus tardive d’homosexualité. Issue de la théologie, la catégorie de sodomie articule acte, orientation, et morphologie sexuelle de façon plus lâche que ne fait le discours de la sexualité, qui semble lui-même contesté aujourd’hui. Contextualiser l’affaire Théophile de Viau à la lumière de l’histoire de la sexualité s’avère ainsi aussi une manière de nous approprier notre présent.

Ismahan Diop

Maître de Conférences Université Cheikh Anta Diop Dakar

La sexualité, l'intimité et la société: réflexion sur la représentation du sexuel au Sénégal

Les cadres social et religieux déterminent des modèles et des règles pour les relations sexuelles. Comment les personnes en tiennent compte dans l'expression de l'érotisme. Les représentations du sexuel sont-elles limitées au cadre ou, déterminent-elles également les limites de chacun dans son intimité? Dans la relation intime, les sujets se sentent-ils libres d'exprimer leurs désirs, ou agissent-ils à partir de schèmes intégrés socialement?

Gisèle Chaboudez

Psychanalyste, Espace analytique

Éléments de féminisme psychanalytique

Le mot féminisme est généralement restreint à une démarche de pensée militante, qui obéit aux nécessités qu’appelle une visée d’efficacité politique. Il est d’un grand intérêt pour la pensée psychanalytique, qu’on lui oppose le plus souvent, d’étudier et de saisir les coordonnées de la démarche dite féministe, car relevant d’énoncés au nom de toutes les femmes et de toute la femme, elle éclaire en retour les données d’une construction lacanienne du féminin qui s’est inaugurée avec la notion d’une logique dite pas toute, s’énonçant au nom de pas toute la femme ni de toutes les femmes. Et qui recèle pourtant ce que l’on peut appeler les éléments d’un féminisme, si ce mot concerne ce qui déconstruit, franchit, surmonte la pensée d’une inégalité psychique, juridique, économique, politique entre les sexes.

Elise Pestre

Maître de Conférences-HDR, CRPMS, Université de Paris - Psychanalyste

Jouir coûte que coûte : de la décharge sexuelle à l’empêchement dans les sexualités masculines

Des hommes d’hier et d’aujourd’hui vivent une hypersexualité où la quête de l’objet apparaît insatiable, et où, nécessairement, dans cette sexualité fugace, la satisfaction rate. Or, à ce furieux désir de se décharger, qui traverse toutes les époques et explose toutes les frontières sociales, répond son corollaire, l’incarcération fantasmatique et l’empêchement sexuel. Qu’en est-il du rapport au corps et de la polyphonie pulsionnelle chez le sujet? Est-il possible de s’arracher du bombardement des injonctions surmoïques au profit d’une véritable rencontre charnelle ?

Yves Sarfati

Professeur agrégé de psychiatrie, psychanalyste

Le trou du cul, entre arrières-pensées et avant-garde

Lorsque Picasso présenta à son galeriste Kahnweiler son Grand nu dans un jardin (1934), celui-ci, refusa la toile au prétexte suivant : « Pas de trou du cul dans ma galerie ! ». Des zones érogènes, le peintre n’en omettait en effet aucune – mais les psychanalystes ? Certains Kahnweilers ne se diraient-ils pas in petto : « Pas de trou du cul dans mon cabinet ! » ? Cette occultation de l’anus érogène sur le divan ne serait, du reste, guère surprenante à considérer la confusion de la psychanalyse entretient depuis ses origines entre l’anal et le fécal, entre l’organe et les matières, et s’agissant de la marge, la confusion entre ce qui y entre et ce qui en sort. En démontrant l’inanité de telles confusions, cet exposé espère redonner tout son lustre à l’érotisme anal et amorcer un débat bordé de nouilles.

Pascale-Marie Milan

Anthropologue, LARHRA-CNRS-ENS-Lyon

Formes sociales et culturelles de la sexualité chez les Na de Chine.

Les Na sont connus dans le paysage ethnologique comme « une société sans père ni mari » (Cai, 1997). Ils ont pour coutume sexuelle la visite nocturne des hommes chez les femmes et ne se marient pas. C’est du moins la vulgate qui s’est répandue à leur propos alors que les modalités de la coutume sont plus complexes qu’il n’y paraît. Elle prévoit à la fois le principe et le fondement des valeurs culturelles qui donnent un sens à la vie sociale et renvoie nécessairement à des fonctions externes, économiques et politiques. L’une des particularités de ce peuple est l’existence de maisonnées perpétuées par des femmes qui ne partagent pas leur résidence avec le(s) père(s) de leurs enfants. Loin d’une lecture sensationnaliste susceptible d’alimenter des fantasmes sur la liberté sexuelle, cette communication se propose de montrer les aspects socialement construits, les discours et les pratiques culturelles de la sexualité chez les Na. L’ethnographie de la coutume sexuelle du séssé offre ainsi des possibilités riches de dévoilement et d’analyses des rapports sociaux et de l’organisation sociale singulière des Na.

Groupe d’étudiants du département d’Etudes psychanalytiques (Université de Paris)

Ada Cena, Solène Hiton, Guillaume Laurent, Hugo Michel, Cybèle Lechat, Joseph Taieb

Pornographies: récit de soi et narrativité.

Le potentiel subversif de la production des savoirs sur le sujet trouve aujourd'hui à se renouveler à travers la création de nouveaux prismes de lecture, dans l'imbrication indéniable - voire primordiale pour son éthique - de la psychanalyse et de la politique. La pornographie peut-elle être saisie par cette approche comme ouverture sur l'écoute de nouvelles subjectivations ? Celle-ci laisse alors apparaître de nouveaux espaces narratifs où le sujet peut trouver à se raconter autrement. Que viennent donc nous proposer les récits de la pornographie, mais plus encore ceux qui la pratiquent ou la consomment ? Qu'ont-ils à dire, à écrire, de leur histoire, de leur désir au rebours de toute conception « a priori » et moralisante, voir moralisatrice ? C'est dans cette optique que notre travail nous amène à interroger les éléments porteurs d'une clinique en extension sur ce sujet des plus actuels.

Silvia Vignato

Professeur d’anthropologie, Université de Milan

Tout le monde veut des bébés". Un exemple de sexualité historiquement située au croisement d'Islam, matrilinéarité et État en Indonésie (Aceh)

Le binôme sexualité/fertilité se construit au sein d’une société musulmane moderne marquée par une tradition partiellement matrilinéaire et matrilocale, connue en anthropologie comme « matrifocale », dans un contexte de reconstruction post-catastrophe. Il s’agit de la société d’Aceh, en Indonésie, un groupe qui s’apparente à la plus vaste population malaise. Les gens d’Aceh ont subi le tsunami meurtrier de 2004 mais aussi un long et sanglant conflit civil (1975-2005).

Dans la dynamique historique, la relation entre localisation des femmes et circulation des hommes s’est mise en place et s’est articulée à l’intérieur d’une tradition islamique ancienne et fortement revendiquée, où le mariage multiple a joué un rôle fondamental.

Au lendemain du tsunami et de la paix, les hommes et les femmes ont utilisé ce patrimoine culturel pour prendre soin des bébés et des tout-petits enfants ayant perdu leur famille et se définir en tant que groupe ethnique. « Tout le monde veut des bébés », une phrase que j’ai entendue dans des occasions diverses, résume à la fois la disponibilité généralisée à inclure des enfants dans une maisonnée et l’importance de la sexualité dans la définition d’une identité collective.

Emna Mrabet

Docteure en cinéma, chercheuse laboratoire ESTCA Paris 8

Représentation cinématographique de l’homosexualité féminine : une esthétique de la performativité

Chantre du féminisme, Chantal Akerman prolonge dans Je, tu, il, elle (1974) le travail initié dans Saute ma ville (1968), qu’elle poursuit avec Jeanne Dielman(1975). Construit en trois parties Je, tu, il, elle suit les déboires et les errances amoureuses et sexuelles d’une jeune fille, après la séparation avec son amie. En regard, comment apparaît le film Carol (2016) de Todd Haynes ? Quels procédés cinématographiques sont employés par ces cinéastes pour donner corps à une représentation de l’homosexualité féminine ? Quelles proximités avec d’autres films emblématiques de la représentation de l’homosexualité féminine comme La vie d’Adèle (2013) d’Abdellatif Kechiche, ou Portrait de la jeune fille en feu (2019) de Céline Sciamma ?

Benjamin Lévy

Psychanalyste

Histoire et actualité des passions : brèves esquisses

La philosophie antique reléguait les passions dans l’espace de la négativité, c’est-à-dire de la non-pensée et du non-savoir, pour au mieux les rehausser d’inspiration poétique ou de sentiment religieux. Notre modernité fut inaugurée au XVIIème siècle par le geste conceptuel de Descartes, de Hobbes, de Spinoza – et bien d’autres moins fameux – qui se proposèrent de décrire aussi bien la logique singulière que la rationalité inhérentes aux passions. Ni l’émergence de la science psychiatrique telle que nous la connaissons ni l’invention de la psychanalyse n’eussent été possibles sans ce geste inaugural. Il faudra se demander comment notre époque reprend à son compte cet héritage complexe, en élaborant un discours sur les passions qui fait des pratiques explicitement sexuelles leur enjeu et terrain d’élection privilégié.

Silvia Lippi

Psychanalyste

Mystique ou scum ; quelle femme pour le XXIème siècle? Jacques Lacan versus Valerie Solanas

La définition du féminin par la mystique vient du plus grand psychanalyste du XXème siècle, homme, psychiatre, psychanalyste de génie, maître absolu pour plusieurs générations de psychanalystes, figure intellectuelle incontestable et acclamée par un grand nombre de philosophes, anthropologues, littéraires, cinéastes de son temps et d’aujourd'hui. Son nom vous est familier: Jacques Lacan. La définition du féminin comme scum vient d’une schizophrène, femme, lesbienne, meurtrière, figure presque méconnue en dehors des milieux militants féministes, une vagabonde qui a vécu dans la solitude et dans la misère toute sa vie. Son nom vous est probablement inconnu: Valerie Solanas.

Il s’agira de confronter ces deux manières de penser la femme, à partir du questionnement sur la différence des sexes. Nous traverserons la problématique du binarisme en psychanalyse, dogme jusque-là indépassable, mais qui, à la lumière du féminisme, de la clinique trans et des nouvelles identités sexuelles, nécessite sans doute un remaniement.

Pierre Marie

Psychanalyste

De la sexualité aux sexualités

Le mot : « sexualité » apparu vers 1835 est venu signer l’arraisonnement par la médecine de la vie amoureuse désormais ravalée au rang d’activité physiologique visant la seule reproduction de l’espèce et renvoyant du côté du pathologique ce qui ne s’y pliait pas : masturbation, érotisme oral, amour entre hommes ou entre femmes, etc. Jamais jusque-là l’intention de brider la volupté n’avait été à ce point affirmée, même la théologie tridentine ne s’y était risquée à l’exemple du célèbre procès de Théophile de Viau au XVIIe siècle ni même le christianisme antérieur à l’exemple de la célèbre lettre Nos humanius agentes du pape Léon IX en réponse à Pierre Damien l’inventeur de la notion de « sodomie » : nul, écrit Léon, ne sait où ses goûts érotiques le mène et nul ne peut y faire obstacle.

Que la psychanalyse soit née en réaction à cet arraisonnement en donne la mesure et que Freud en saisit très vite la raison se montre dans ses Trois essais sur la théorie sexuelle : chacun se débrouille en fonction de son histoire précoce pour surmonter l’absence de rapport sexuel naturel.

Aussi d’aller voir ailleurs dans le temps et dans l’espace quelles sont les règles sexuelles des sociétés d’autrefois et d’ailleurs permet de saisir la folie de cet arraisonnement par la médecine et de découvrir aussi l’invraisemblance des thèses de l’anthropologie structurale réduisant la vie amoureuse à une soi-disant règle innée de l’échange des femmes, ce qui révèle ce qu’elle est : la poursuite du projet naturaliste fou de la médecine du XIXe siècle.

D’où l’urgence de reprendre le fil de la pensée de Freud et de proposer à la psychanalyse ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être : le lieu de l’accueil absolument neutre de l’expression de la singularité de chacun hors de toute référence à quelque normativité a priori puisqu’il n’y a aucune norme sexuelle naturelle, c’est comme ça, Montaigne en fait déjà le constat : chacun est à lui seul une minorité sexuelle. Lacan, au soir de sa vie, en rappela sa dimension, celle du réel.

Celya Herbin

Psychanalyste

L’empêchement de l’Eros féminin

« Un homme, au moins, est libre » soufflait Flaubert à l’adresse d’Emma Bovary. Et d’ajouter à son endroit « Mais une femme est empêchée continuellement. Inerte et flexible à la fois, elle a contre elle les mollesses de la chair avec les dépendances de la loi ».

Mais, qu’est-ce qui retient? Que recouvre cet empêchement révélé par Lacan qui n’appartient pas au champ de l’inhibition? En somme, qu’est-ce qui ne permet pas à une femme d’accéder à la féminité? Quand La femme n’existe pas, et que l’enjeu de sa construction psychique tourne autour de la fonction phallique.

Impedimentum, empêchement, est le substantif de impedio, envelopper les pieds, entraver. Ce qui ne permet pas d’agir. C’est l’arrêt de l’agir. Ago, agere, l’arrêt du mouvement. Là où tout s’arrête. C’est ce dont la clinique se fait l’écho. Comme si quelque chose s’était arrêté. Souvent tôt. Très tôt. Quelle sexualité s’ensuit? C’est une question dont le maillage se tisse sur les normes sociétales.

Catherine VIDAL

Neurobiologiste, directrice de recherche honoraire à l’Institut Pasteur, membre du Comité d'Ethique de l'Inserm et co-fondatrice du groupe "Genre et Recherches en Santé".

A la recherche du sexe dans le cerveau

Depuis l'émergence de la neurobiologie, la culture et l'idéologie imprègnent les recherches sur les différences entre les cerveaux féminins et masculins. Au 19ème siècle, la forme du crâne et la taille du cerveau ont été utilisées pour justifier la hiérarchie entre les sexes. Au 21ème siècle, les travaux scientifiques sur le cerveau et le sexe n'échappent pas à l'idéologie essentialiste, en dépit des progrès des connaissances sur la "plasticité cérébrale" qui apporte un éclairage fondamental sur les processus de construction sociale et culturelle des identités sexuées. Dans le contexte actuel où les études de genre sont régulièrement attaquées, il est crucial que les biologistes s'engagent aux cotés des sciences humaines et sociales pour remettre en cause les fausses évidences qui voudraient que l'ordre social soit le reflet d'un ordre biologique, dédouanant ainsi à bon compte le sexisme, l'homo- et la transphobie.

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