PSYCHANALYSE EN EXTENSION PRESENTE

Sexualités

Séminaire de Pierre Marie
2019 - 2020
De 21h15 à 22h30

Pierre Marie

16 octobre 2019 - 13 mai 2020

École Normale Supérieure 45 Rue d'Ulm 75005 Paris

Programme

16 octobre 2019
Beckett

13 novembre 2019
Weil

11 décembre 2019
Weil

8 janvier 2020
Weil

12 février 2020
Beckett

11 mars 2020
Beckett

8 avril 2020
Beckett

13 mai 2020
Beckett

Introduction

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Approcher la clinique psychanalytique des sexualités, c’est non seulement décrire ses diverses modalités telles qu’elles surgissent dans la pratique, mais c’est aussi interroger les divers moments de son élaboration sous la plume de Freud puis de Lacan afin d’en souligner tant les impasses que les ouvertures.

Mais déjà, qu’est la sexualité, ce mot créé en 1830 pour désigner la question de l’intimité érotique de chacun ? À quoi correspond cette invention qui ne s’était jamais imposée avant ? Comment approcher aujourd’hui avec la neutralité requise cette question sur le plan du réel de la clinique ? Mais, pour ouvrir notre regard clinique, le dégager de nos présupposés, cette question nous convoque à une investigation historique, anthropologique et conceptuelle.

Il n’y a de clinique psychanalytique possible qu’à cette condition.

Sauf à verser dans un présupposé platonicien assertant qu’il y aurait des formes immuables régissant la sexualité auxquelles chacun devrait se plier -conception, au demeurant, très partagée dans le champ psychanalytique. Aussi, nous devons voir au-delà de nos idées reçues pour saisir ce réel qui interpelle sur un mode singulier chaque psychanalyste à chaque séance.

Car s’il y a une évidence à laquelle nous ne pouvons nous dérober, c’est cela, que s’il y a quelque chose qui résiste à l’universel, c’est bien la sexualité, et c’est à ce titre qu’il n’y a de sexualité que du singulier et donc que des sexualité(s).

C’est justement pour introduire à cette question que le séminaire de l’an passé portait sur le singulier : ce qui fait que chacun est singulier, tout à la fois distinct des autres -quand bien même partage-t-il avec d’autres quelques traits, et distinct après-coup de lui-même -ne disposant d’aucun appui substantiel assuré dans la durée (un résumé de ce séminaire sera disponible très vite pour ceux qui n’ont pu y assister). Notons que c’est à cette frontière, souligne Husserl dans La philosophie comme science rigoureuse, que la philosophie s’arrête, arrêt dont je rappelle le moment : l’écriture du Phèdre par Platon ; mais arrêt subverti absolument par l’écriture des Trois essais sur la théorie sexuelle.

Mais, que s’est-il passé en 1830. Nul besoin d’aller chercher comme certains une Grèce mythique où la sexualité était autre. C’est là, il y a moins de deux siècles, que notre « modernité » a imposé ses règles. Lisez la lettre du 15 janvier 1850 de Gustave Flaubert à Louis Bouilhet, voyez sa liberté de ton, inimaginable aujourd’hui. C’est un Flaubert jeune, encore peu encombré des règles nouvelles qui commencent à s’imposer en Europe, à la différence, 50 ans après, des remarques du jeune Proust qui en est douloureusement affecté.

Ne balayez pas la question en disant : mais c’est le problème de l’homosexualité. Nullement. Flaubert ne se vit pas comme homosexuel, le mot n’existe pas encore ni celui d’inverti. Et celui de sodomite, inventé par Pierre Damien au XIIe siècle, désigne tous ceux dont la pratique érotique ne vise pas la procréation. Flaubert a du goût pour les hommes et pour les femmes, c’est selon. Gertrude Collier, Élisa Schlésinger, Louise Colet, etc., en témoignent.

C’est plus nuancé qu’on ne l’imagine aujourd’hui où chacun doit se définir précisément et définitivement.

Car l’érotisme, avant 1830, variait, selon les circonstances, le choix de ses objets comme de ses buts. Certes, il y avait des règles sociétales, comme aujourd’hui, mais c’était des normes religieuses, la religion étant la source prépondérante des mœurs, et les normes de la religion étaient peu contraignantes bien qu’omniprésentes, car elles avaient une valeur d’idéal vers laquelle chacun devait tendre, mais au regard de laquelle tout manquement ne concernait que l’action commise qui relevait donc de la faute, du péché.

Sur ce plan, la réponse de Léon IX à Pierre Damien, Nos humanius agentes, est exemplaire et restera le droit canon jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, et l’on trouve le même point de vue jusqu’à la fin du XVIIIe siècle dans le Judaïsme. Mais aussi dans l’Islam et l’Hindouisme où le changement au XIXe siècle est l’effet de l’importation des valeurs « modernes » lors de la colonisation.

Tout change au XVIIIe siècle car la médecine s’approprie le champ érotique : les docteurs Tissot, Bienville, Chambon, etc., par un discours performatif (« mon but, écrit Tissot, est moins de convaincre par des raisons que d’effrayer par des exemples ») imposent une nouvelle érotique ou, plutôt, un effacement de l’érotique au profit d’une nouvelle réalité : la sexualité où seule a droit de cité la copulation reproductrice par un syllogisme dévastateur : 1)toutes les maladies ont pour cause la masturbation ou toute autre déviation sexuelle, 2)tout un chacun, homme et femme, use au moins dans son enfance et son adolescence de masturbation, 3) donc la maladie de chacun, homme ou femme, a pour cause la masturbation, d’où il suit que l’hygiène (c’est le temps de l’idéologie hygiéniste) préconise l’abstention de la masturbation comme de toute sexualité déviante, schème qui s’impose désormais pour toute action anormale dans un contexte culturel où la notion de dégénérescence en devient le critère de lecture : tout manquement à la norme, quelle qu’en soit la nature (adultère, prostitution, homosexualité, masturbation, etc.), concerne désormais non l’action mais l’être du sujet et relève donc du vice (du défaut ontologique). Le jeune Freud, encore prisonnier de cette idéologie, envoie Emma Eckstein se faire opérer chez Fliess car elle se masturbe.

Dorénavant, le sexe biologique définit le genre, et l’érotisme s’efface au profit de la sexualité : le comportement ad hoc pour assurer la reproduction de l’espèce où tout écart est le signe d’une corruption de l’être.

Toutefois, ce discours médical n’est pas plus scientifique que l’alchimie ou le phlogistique. Que les usages sociétaux prescrivent des idéaux sur le plan de l’expérience érotique, on le savait depuis Hérodote, et, là, les usages de notre « modernité » ont le même statut que ceux des autres époques ou des autres cultures.

C’est toute la naïveté des Gender studies. Judith Butler s’imagine avoir découvert le fil à couper le beurre du pouvoir normatif des usages. Mais, Freud, avec la notion de Surmoi (in La décomposition de la personnalité psychique, in Nouvelles conférences, G.W., XV, p. 70-73), venue après les notions de coutume, mœurs, esprit objectif, représentations collectives, etc., rappelle cette normativité venue des usages et ses effets sur l’organisation de la sexualité de chacun avec la complicité des affects de honte, de pudeur et de culpabilité qui signent tout défaut de conformité.

Mais, une chose est la normativité imposée par les usages sociétaux, une autre la normativité première venue de l’entourage précoce de chacun et qui est constitutif de son érotique propre. C’est le grand apport des Trois essais. La normativité symbolique venue des usages impacte l’enfant après qu’il ait subi la normativité réelle de son érotique venue de son entourage précoce et qui signe sa singularité -ce que les Gender studies ne prennent en compte, convaincues que cette érotique singulière serait un choix.

Or, elle est une contrainte : on ne choisit pas sa manière d’être hétérosexuel, homosexuel, transsexuel, etc., on ne peut faire autrement, car convoqués ainsi par le discours de l’Autre maternel. Normativité réelle double : il y a ce qu’il en est de l’impact de la demande de l’Autre qui ordonne : il y va de ce qu’on appelle la jouissance phallique, la manière dont comme objet nous faisons jouir l’Autre, et il y a l’éventuel impact du désir de l’Autre qui nous articule à des « objets » qui lors de leur rencontre nous captivent : il y va de ce qu’on appelle la jouissance autre, la manière dont comme chair nous accédons à une jouissance hors sens, immanente, celle qui surgit sur un mode à chaque fois singulier au terme du procès de la cure analytique.

C’est ici que commence la clinique psychanalytique comme les enjeux de la technique de la cure. Et déjà en distinguant sexualité et érotique dans l’expression du fantasme. Car s’il y a un champ où se montre cette distinction, c’est bien celui du rapport à l’Autre tel qu’il est opéré par le fantasme et où se décline, pour chacun, sa manière d’y être interpellé.

Cette distinction : sexualité et érotique, se déploie dans la cure entre ce que nous devons aujourd’hui aux usages sociétaux et ce que nous devons à l’Autre de notre environnement précoce.

Car si une chose sont les contraintes sociétales que nous prenons pour « naturelles » : l’hétérosexualité, la reproduction, la monogamie, etc., une autre l’écriture du fantasme qui n’est pas tant susceptible d’y faire objection que d’y être indifférente -comme le souligne Freud dans les Trois essais sans que pour autant la plupart de ses élèves en aient pris la mesure puisque la castration a longtemps été envisagée égalée à l’assomption des usages sociétaux -paradoxe sur lequel nous aurons à revenir.

Or, l’écriture du fantasme est double.

Elle se lit d’abord sous le rapport de la demande de l’Autre qui nous dicte tant les traits de notre « partenaire » que notre façon de le rencontrer, non seulement sur le mode de séduction, ce qu’expose la clinique hystérique, obsessionnelle ou phobique : seduco, je tire à part vers moi (l’Autre), (séduire, c’est attirer vers soi), pour en être reconnu(e), pour exister, puisque en deçà de la castration, il y a cette croyance que l’existence vient de l’Autre, mais sur le mode de résistance par le symptôme et/ou l’angoisse : le corps, écrit si bien Camus dans Le Mythe de Sisyphe, résiste toujours à son anéantissement : jusqu’où s’égaler à l’objet de la jouissance de l’Autre ?

Elle se lit ensuite sous le rapport du désir de l’Autre conséquemment à la levée de l’amnésie infantile où par le repérage de son objet advient l’érotique absolument singulière de chacun et, disons le mot, sa sensualité.

C’est à cette clinique et aux enjeux de la technique qu’elle implique qu’invite ce séminaire.

Billeterie